Comment
regagner
CONFIANCE
EN SOI

Certaines personnes ne peuvent se regarder dans un miroir sans désespérer de ce qu'elles sont. Elles ont appris à s'effacer et à minimiser leur propre valeur...

Dans ces conditions, comment peut-on reconquérir l'estime de soi et apprendre à faire confiance aux autres ?

Francine Prévost

"Ma mère passait plus de temps à détecter mes défauts qu'à essayer de voir mes qualités, raconte Johanne, aujourd'hui âgée de 40 ans. Ça m'a pris plusieurs années avant de me rendre compte de cela. Et quand j'ai entendu ma mère dire à mon fils de sept ans qu'elle le trouvait beau, j'ai sursauté. Elle ne m'avait jamais adressé de tels compliments, à moi. Je le lui ai fait remarquer et elle m'a répondu que, dans ce temps-là, ça ne se faisait pas, j'aurais pu devenir trop "orgueilleuse" ! Que je sois devenue une femme dénuée de toute confiance en elle-même n'a pas l'air de déranger du tout. Bien sûr, je comprends que les principes d'éducation de l'époque étaient différents et que l'humilité était très valorisée par la religion. Mais je trouve quand même cela contradictoire : d'un côté, on nous disait que nous étions faits à l'image de Dieu et, d'autre part, on devait se considérer comme des moins que rien..."

Johanne n'a aucune confiance en elle. Et elle a également du mal à faire confiance aux autres. L'éducation qu'elle a reçue l'a incitée à ne se montrer ni trop belle ni trop intelligente, à tel point qu'elle en est arrivée à perdre toute estime d'elle-même. Elle suit actuellement une thérapie et ne voit toujours pas le bout du tunnel : "Même devenue adulte, dit-elle, il m'est très difficile d'aimer cette femme en moi que j'ai appris à piétiner et à humilier. Comment espérer qu'il puisse sortir quelque chose de bon de cette personne ?" Pour répondre à sa question, nous avons demandé à Danuta Berger, thérapeute d'orientation psychanalytique avec une formation en psychologie, de nous aider à voir clair dans cette notion de confiance en soi.

Une expression bidon

"L'expression "confiance en soi" recouvre bien des choses, remarque madame Berger. C'est une sorte de concept bidon comme le mot "stress", d'ailleurs, que l'on sert à toutes les sauces pour éviter de voir plus loin. Quand nous arrivons pas à nommer ce qui nous fait souffrir dans telle ou telle situation, nous disons que c'est à cause d'un manque de confiance en nous. Cela nous exempte de chercher plus loin. En fait, ce sont des mots qui camouflent plutôt que d'expliquer ou de décrire. C'est aussi vague que de dire "je suis mal dans ma peau" ou encore "je souffre d'un malaise"."

En effet, ces expressions ne sont guère explicites. Dans certains milieux, certaines personnes les utilisent même pour rehausser leur prestige. Dans le cas du stress, c'est flagrant. Chez les gens d'affaires, par exemple, quelqu'un qui souffre de stress est perçu comme un individu très occupé, qui a des tas de responsabilités et que l'on sollicite énormément. Dans un tel contexte, on comprends aisément qu'une personne préfère dire qu'elle est stressée plutôt que d'avouer qu'elle souffre d'un sentiment de vide profond ou qu'elle est dépressive. De même, dans le milieu artistique ou intellectuel, cela paraît bien de dire qu'on est "mal dans sa peau". La santé et le plaisir de vivre y sont perçus comme suspects. Il ne faut pas se prendre trop au sérieux ni afficher trop d'enthousiasme face à ses propres succès. Les malaises, les remises en question constantes sont bien vus; après tout, ne sont-ils pas à l'origine du processus de création ?

"Ainsi, dire "je manque de confiance en moi" peut être une façon de cacher des déceptions profondes, des peurs inconscientes ou ambivalentes qui empêchent toute motivation à faire des pas dans la vie, note Danuta Berger. C'est pourquoi une simple rééducation qui vous donnerait des trucs pour avoir confiance en vous ne ferait qu'entretenir l'illusion que ce malaise n'est pas si grave, quMil est tout à fait normal et qu'il n'y a rien là dont il faille vraiment s'occuper."

L'influence des parents

C'est au cours de nos premières années d'existence que nous avons appris à faire confiance ou à nous méfier de la vie en général et de certaines personnes en particulier. "Dans le regard de celui ou celle qui prend soin de nous, on voit le reflet de ce que nous sommes, explique Danuta Berger. Si cette personne est souriante, confiante, émerveillée devant ce petit être qu'elle tient dans ses bras, intéressée par ce qu'il est et ce qu'il fait, le bébé apprendra qu'il peut faire confiance aux autres et à lui-même, puisque les autres trouvent qu'il vaut la peine qu'on s'occupe de lui."

"Si, au contraire, la personne qui prend soin de l'enfant est elle-même déprimée, anxieuse, terrifiée à l'idée d'avoir la responsabilité de ce petit être démuni ou culpabilisé par l'impression de ne pas être un parent parfait, le bébé affrontera un regard déçu, méfiant et distant. Il apprendra alors à se méfier des autres et même de lui, qui ne mérite même pas un sourire franc."

En fait, personne ne transmet uniquement de la confiance ou de la méfiance. Tout le monde porte en soi un mélange des deux et le transmet au petit. "Pour que l'enfant acquière une bonne dose de confiance générale, il suffit que les moments où le parent répond d'une façon assez positive soient plus nombreux que ceux où il ne le fait pas.", ajoute madame Berger.

Comme on peut le constater, les premières relations avec autrui, c'est à dire la famille immédiate, influencent largement le degré d'estime de soi du jeune enfant. Mais quand ces rapports avec les parents n'ont pas contribué à ancrer ce sentiment de confiance, comment peut-on s'y prendre pour le retrouver, le reconquérir ? Si les "trucs" et les recettes toutes faites n'y parviennent pas, comment faire pour retrouver le plaisir de vivre, de prendre des décisions constructives plutôt que destructices ? Y a-t-il moyen de se départir de ce sentiment de vide, d'ennui, ou au contraire, de ce sentiment de trop plein, de pressions qui nous écrasent, d'attentes qui nous paralysent ? Car il ne faut pas se leurrer : ceux qui en font "trop" expriment aussi un manque de confiance en eux...

Ni trop mauvais
ni trop bon ...

Dans son ouvrage intitulé : Soyez votre meilleur ami (éd. Aubanel, 1979), le Dr Teodore I. Rubin livre quelques réflexions très pertinentes sur la confiance en soi. Il écrit que "toute mauvaise vision de sa propre personnalité, dans le sens de la dégradation ou de l'idéalisation, doit être considérée comme un rejet de notre propre personnalité et donc comme une dépréciation. Ainsi, les tendances à s'abaisser et à se méconnaître ne sont pas autre chose qu'une dépréciation nuisible. Ne pas se voir tel qu'on est, de quelque façon qu'on s'y prenne, est toujours dévalorisant"

Dire "je manque de confiance en moi" peut être une façon de cacher des déceptions profondes, des peurs inconscientes ou des ambivalences qui empêchent toute motivation à faire des pas dans la vie.

Que l'on se considère comme une "bonne à rien" ou comme une femme idéale, on exprime dans les deux cas un refus de s'aimer telle qu'on est. Personne ne peut se retrouver entièrement dans l'une ou l'autre de ces catégories; chaque individu se situe quelque part entre ces deux extrêmes.

Évidemment, il est plus difficile de prendre conscience qu'on se dévalorise lorsque nous évoluons dans un contexte où la réussite se manifeste. À cet égard, l'exemple de Marie, 32 ans, est assez révélateur. À la tête d'une petite entreprise florissante, Marie s'est rendu compte, il y a quelques mois, de tout ce qu'elle exigeait d'elle-même pour être "quelqu'un" à ses propres yeux. "Il me fallait gagner beaucoup d'argent, avoir un travail où je prends toutes les décisions, dit-elle. Je ne voulais rien devoir à personne. Je voulais être reconnue par les autres pour avoir créé quelque chose de nouveau. Sans ces acquis, j'avais l'impression d'être sans valeur. Tout un programme ! C'est mon état de santé qui m'a mis la puce l'oreille. Auparavant, je n'avais jamais été malade. Puis, à partir du moment où je venais d'atteindre mes objectifs et que je multipliais les projets d'avenir, tout a basculé. J'ai dû prendre un temps d'arrêt."

Se voir telle que l'on est

Marie était incapable d'accepter sa maladie. Si elle ne conservait pas une santé à toute épreuve, ses projets risquaient de tomber à l'eau ! Ses proches l'ont tout de même convaincue de se reposer un peu. Après tout, ses malaises n'avaient rien de bien étonnant L avec une telle accumulation de stress et de surmenage, son corps réclamait une période de répit...

"Mais une fois reposée, dit-elle, je n'arrivais pas à admettre qu'il me fallait tenir compte de ma santé. Les maladies c'était une affaire pour les gens faibles, pas pour les forts ! Moi, je me classais parmi les femmes fortes, les "gagnantes". Je n'avais donc pas le droit d'être malade."

Après trois mois de ralentissement dans ses activités professionnelles, Marie refusaient toujours de s'adapter à ses nouvelles conditions de vie; elle était en pleine dépression. Un beau matin, elle s'est retrouvée en thérapie. C"était la première fois qu'elle s'occupait vraiment d'elle-même, qu'elle se donnait du temps pour examiner qui elle était. "Depuis que j'ai entrepris une thérapie, je vois désormais jusqu'à quel point les mécanismes que j'avais mis en place pour réussir cachaient aussi un profond sentiment de dévalorisation, en dehors du succès que je récoltais. Je faisais tout cela pour prouver ma valeur aux autres, surtout vis-à-vis de mes parents, qui ont toujours considéré mon frère ainé comme une personne plus entreprenante que moi. Mes parents valorisaient la débrouillardise de mon frère; par ma réussite, je voulais leur signifier que j'étais très fonceuse, moi aussi."

"Se croire inférieur ou supérieur à ce que nous sommes est dévalorisant. Ainsi, les tendances à s'abaisser et à se méconaître ne sont pas autre chose qu'une dépréciation nuisible."

D'après le Dr Theodore Rubin, "nous devons nous garder avec vigilance du besoin de "sommets", nous devons absolument nous méfier du succès en lui-même. L'attrait du succès à tout prix conduit inévitablement à une profonde dévalorisation et à la dépression." En effet, l'attrait de la réussite nous fait souvent considérer les résultats comme plus importants que le plaisir procuré par les activités qui nous conduisent au succès. Cet attrait de la réussite nous maintient dans l'illusion que notre force se mesure en fonction du succès récolté et que l'échec indique la limite de notre valeur comme individu.

Faut-il pour autant renoncer à tout désir de réussite ? S'abstenir de travailler en vue du succès ? Quel comportement doit-on adopter quand on veut regagner confiance en soi et devenir sa meilleure amie ?

L'autobienveillance

Être bon et compréhensif envers soi-même est la seule attitude valable préconisée par tous les "psy". Le problème, c'est qu'il n'est pas facile d'acquérir cette position de bienveillance vis-à-vis soi-même quand notre éducation nous a davantage appris à faire passer la reconnaissance de la valeur des autres avant la nôtre.

"Les maladies, je croyais que c'était une affaire pour les gens faibles, pas pour les forts ! Moi, je me classais parmi les femmes fortes et les "gagnantes". Je n'avais donc pas le droit d'être malade."

Selon le Dr Rubin, l'une des étapes importantes dans le développement de l'autobienveillance consiste à abandonner l'idée que l'on est une personne hors du commun, avec un statut particulier. Bref, il faut délaisser cette idée, mais continuer à s'aimer et à se respecter. Car l'auteur le mentionne clairement : "L'humilité ne doit en aucune façon être confondu avec l'humiliation." Or, cest précisément là que le bât blesse. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les gens qui se déprécient sont ceux-là mêmes qui ont le plus de mal à ne pas se donner un statut particulier ou à ne pas considérer qu'ils ont une mission spéciale à remplir. Il s'agit en fait d'un phénomène compensatoire qui tente de revaloriser ce que l'on déprécie tant : soi-même, ses origines, ses parents, tout ce qui nous touche de près.

Il est donc très difficile de cesser de se donner un statut particulier sans sombrer du même coup dans le piège de la dévalorisation. Si on respecte ce principe, la première question qui nous vient à l'esprit se formule à peu près comme ceci : "Qui suis-je si je n'ai plus ce statut particulier, si je ne suis pas un être execptionnel, si je n'ai pas une mission à accomplir ?" Et la seule bonne réponse à cette question devrait s'énoncer ainsi : "Je suis moi-même et, à ce titre, digne d'amour." Que cette seule conclusion suffise à nous rendre capable de s'aimer et de désirer une vie heureuse ne va pas de soi. Pourtant, cette démarche est fondamentale. C'est le respect de notre propre valeur qui pose cette exigence d'en arriver à se voir telle que l'on est.

La loyauté envers soi-même

Dès lors, on devrait comprendre que la loyauté envers soi-même deviendra plus importante que les attentes des autres. Il se pourrait que cette loyauté ait comme conséquence de décevoir les autres, de ne plus passer à leurs yeux pour quelqu'un de toujours aimable, gentil et compréhensif. Il se pourrait même que cette attitude entraîne un rejet de la part de certaines personnes. Et n'est-ce pas ce que nous craignos le plus ? N'avons-nous pas souvent préféré nous dévaloriser, oublier nos besoins, plutôt que de risquer d'être rejeté ou mal accepté par nos proches ? Est-ce un prix trop élevé à payer ?

Mon amie Thérèse, 38 ans, tient beaucoup à cette loyauté envers elle-même. sans se prendre pour une autre, elle a toujours dit ce qu'elle pensait, quitte à choquer ou à contredire les membres de son entourage. Pour elle, il s'agit d'une question de principe et de respect de soi. "Toutes les fois où j'ai risqué le rejet, je me sentais plus légère. Lorsque je suis fidèle à mes opinions, à mes croyances, je sens grandir ma propre estime. Ça me remplit d'énergie, ça me réconcilie avec moi-même."

Le besoin d'acceptation totale est beaucoup plus un fardeau et une entrave à l'épanouissement qu'un tremplin vers une vie enrichissante. Souvent, nous manquons de loyauté envers nos désirs les plus profonds, nos sentiments les plus louables, pour éviter le rejet de ceux que nous aimons. Pourtant, nous ne sommes plus dans une situation de vulnérabilité totale comme lorsque nous étions enfant. L'acceptation des êtres chers ne devraient plus être aussi nécessaire qu'à cette époque de la petite enfance. Oui, nous pouvons vivre et continuer de nous développer sans l'approbation inconditionnelle de tous ceux qui nous entourent. C'est sans doute triste, mais ce n'est pas "mortel".

D'ailleurs, les gens qui tiennent vraiment à vous et qui vous aiment sincèrement vont continuer à le faire. Ils respecteront votre cheminement et accepteront même de vous supporter dans la mesure où vous n'entravez pas leur propre épanouissement. Bien entendu, la loyauté envers soi-même n'exclut pas l'amabilité envers les autres, mais celle-ci ne doit jamais être un piétinement de ce que vous êtes. Comme le dit Theodore Rubin, nous ne devrions jamais faire cause commune avec quelqu'un qui amoindrit notre dignité en nous faisant sentir que nous sommes une sorte de sous-humain ou un être supérieur. Il faut combattre les positions de ceux et celles qui nous empêchent de nous voir telle que l'on est, avec nos capacités et nos limites. C'est de cette façon que s'exprime la véritable loyauté envers soi-même. Et c'est à cette condition que vous deviendrez votre meilleure amie ! F