L'autre - son image, son regard - est un
point d'appui pour se diriger dans la vie

S'aimer soi-même implique une capacité à ne pas se soucier que de soi, et à ne pas se déresponsabiliser face à autrui en s'appuyant sur des considérations du style : "On me prend intégralement comme je suis ou bien adieu.". C'est même l'inverse. L'amour de soi suppose une bonne dose de conscience, de connaissance de ses fonctionnements mentaux. Il va de pair avec la capacité de s'adapter aux besoins d'autrui, sans toutefois s'y aliéner, et avec l'aptitude à se transformer quand c'est nécessaire.

Dire que l'homme est un animal social n'est pas une clause de style: notre structuration psychique passe par l'autre. Notre prochain, son image, son regard constituent des points d'appui pour se diriger dans la vie. Les jugements que nous portons sur nous en sont tributaires. D'où la naïveté des discours qui nous enjoignent de ne pas nous soucier de l'opinion d'autrui. En faire totalement abstraction relève de l'impossible, même si nous disposons d'une certaine marge de maoeuvre.

Dans "La Personnalité"4, citant une étude de 1989, Susan Cloninger, psychologue, affirme que les individus appartenant à des minorités souvent dévalorisées - homosexuels, handicapés - ne

nourrissent pas pour autant une basse estime de soi, car l'obligation d'avoir à se protéger collectivement aurait un effet stimulant et protecteur.

Aimer un autre est une aventure où les hauts et les bas se succèdent. Avec notre petite personne, la relation n'est guère plus paisible. A 8 heures du matin, le miroir me renvoie un reflet qui me convient, mais rien ne dit que ce sera le cas à la fin de la journée. Un inconnu me bouscule dans le métro, un problème au travail m'incite, le temps d'un éclair, à m'interroger sur mes compétences, et aussitôt mon rapport à mon image s'altère, et des souvenirs sombres, et des jugements négatifs sur ma personne me reviennent à l'esprit.

Pourquoi cet écart entre moi et moi? Paradoxalement, ce moi que nous considérons comme notre bien le plus intime et le plus privé n'a rien d'inné. Foetus puis nourrisson, nous en sommes dépourvus. Le moi se construit dans la relation avec nos premiers "autres" : notre mère, notre père ou ceux qui en tiennent lieu.

Selon le psychanalyste Jacques Lacan, c'est vers l'âge de 18 mois - au moment du "stade du miroir" - qu'il commence à s'élaborer. C'est

l'adulte qui suscite cette prise de conscience chez l'enfant en lui montrant son image dans le miroir et surtout en commentant : "Tu vois, là, dans la glace, c'est toi." Et lui, de rire, de jubiler de plaisir en se reconnaissant. L'enfant qui a raté cette épreuve de reconnaissance de lui-même, peut-être pris de terribles crises d'angoisse quand la glace lui renvoie son image : c'est une créature terrifiante et terriblement peu aimable qu'il aperçoit alors. Pour s'aimer, encore faut-il savoir que l'on existe en tant qu'individu distinct.

Selon Michael Ross et Anne E. Wilson, deux chercheurs de l'université américaine de Waterloo qui viennent d'achever une étude sur la façon dont les individus se voient au présent en comparaison de ce qu'ils ont été, ces derniers déclarent se plaire davantage aujourd'hui. Tous se trouvent plus intelligents, plus tolérants, plus généreux. Et "ces illusions positives" les aident à mieux vivre et à s'aimer plus. Quand nous relatons des souvenirs d'enfance, des épisodes de notre prime jeunesse, la nostalgie est presque toujours au rendez-vous. En revanche, s'agissant de nos rapports avec notre moi, notre personnalité, nous avons besoin de penser que nous évoluons sans cesse vers du mieux, vers plus de qualités.

Ce mécanisme mental nous apaise, nous assure que nous ne vieillissons pas en vain, et que les années nous servent à nous perfectionner.

Isabelle Taubes

1- In "Francoscopie", G.Mermet, Larousse 1999.
2- Bibliothèque de l'homme, 1999.
3- Laffont, 1992.
4- Flammarion, 1999.

Quand l'amour de soi

fait défaut


Impossible d'être indifférent, neutre par rapport à soi-même. L'absence d'amour de soi débouche toujours sur des conduites autoagressives, évidentes ou masquées.

  • En premier lieu vient le manque de respect de sa propre personne. Sur le plan physique : je me néglige, je ne prends pas soin de mon apparence. Sur le plan affectif : lorsque mon partenaire me maltraite, me frustre, une partie de moi murmure que je ne mérite pas mieux. Je ne me résous pas à me prendre en main : je végète dans un travail sans intérêt, en me racontant que c'est toujours préférable à l'ANPE. Malade, je ne m'arrête pas, estimant que je n'ai pas le droit de me ménager, de m'occuper de moi. J'imagine n'avoir pas droit au bonheur, et je m'arrange involontairement, pour me construire une existence sans plaisir. Sans comprendre pourquoi, je stagne en permanence dans un état dépressif latent.
  • Dans le cas les plus préoccupants, le manque d'amour de soi incite à des comportements dangereux - au volant notamment - constituant autant de défis à la mort. Surtout, il fragilise au point qu'un rejet, une rupture, un échec provoqueront parfois une tentative de suicide. Ne pas s'aimer contraint à douter d'avoir réellement droit à l'existence.

Pour s'aimer, encore faut-il savoir que l'on existe en tant qu'individu distinct.

Texte retranscrit pour Personnalité_Limite.Org

Voir aussi :

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