S'accepter corps et âme

Nos rapports avec notre image corporelle sont instables. Nous ne nous voyons pas avec le même regard chaque jour. D'autant plus que les critères esthétiques varient selon les époques, excluant ceux qui ne correspondent pas au modèle privilégié du moment. Et comme beauté et laideur sont aussi en relation étroite avec le bien, le mal, la vie, la déchéance, la mort, c'est dire que le problème de l'apparence physique nous conduit au-delà des limites du corps.

Source de l'image: http://yozone.free.fr/yo-cine/shrek.html

" Miroir, mon beau miroir, dis moi que je suis la plus belle " (ou le plus beau). Les rapports que nous entretenons avec cette surface réfléchissante sont aussi exigeants que complexes. Il est des matins où la glace nous sourit, il en est d'autres où elle se montre impitoyable. Le pire est que ce reflet, cette image, cet autre moi, va nous accompagner tout au long de la journée. Il suffit d'un rien pour se sentir beau et laid. Une remarque désobligeante nous fait sombrer dans le désespoir, le sourire d'une personne inconnue, croisée par hasard, saura, au contraire, redorer le blason de notre narcissisme.

Nos relations avec notre apparence, notre image corporelle, sont marquées du sceau de l'incertitude. Tributaires du regard – le nôtre et celui des autres -, elles varient au gré des jours et des lunes, nous menant de l'autosatisfaction à la déprime. Qui ne connaît la douloureuse expérience de ces réveils moroses où l'image rencontrée dans le miroir semble nous dire: " Vraiment, mon pauvre ami, tu n'as rien pour toi! Regarde ces cernes, ce teint blafard, ces cheveux ternes, ces kilos en trop. Ce triste spectacle, c'est toi! " Et, brutalement, on se sent lourd, on a envie de se cacher, de se terrer chez soi. Mystérieusement aussi, notre garde-robe perd tout intérêt: " Je n'ai rien à mettre, rien ne me va. " Que faire? Se précipiter chez le coiffeur, le meilleur couturier? Entreprendre immédiatement un régime draconien? Où se procurer la potion magique qui nous rendra un teint éclatant, une peau lisse?

Qu'est-ce qu'être beau? Si ce n'est se sentir aimé, aimable, reconnu, désiré?

Par ces jours sombres où l'on ose à peine se montrer, mieux vaut s'abstenir de toute initiative: le risque est grand de se faire massacrer par un coiffeur aussi maladroit que trop imaginatif ou de se ruiner pour une robe qui nous sied comme un sac à patates et qui, de toute façon, ne ressortira plus jamais de l'armoire. Rien de tel que les moments de désespoir – deuil, rupture amoureuse, licenciement – pour décider de se faire une nouvelle tête. Seulement, attention! Un changement d'apparence trop brutal aura généralement l'effet inverse que celui recherché: on ne se reconnaît plus suffisamment pour se plaire. Même si les compliments fusent, on ne les entends pas – lorsqu'on se sent trop étranger à soi-même, c'est plutôt le mal-être qui prédomine. Tout se passe alors comme si les regards flatteurs, les marques d'intérêt s'adressaient à une personne inconnue qui ne nous concerne aucunement. On peut même être jaloux de ce " rival " qui a pris notre place: " Et moi, et moi, on m'oublie? "

Si notre image nous procure tour à tour plaisir ou déplaisir, il est clair que nous tenons à elle. Elle est le garant de notre identité, de notre moi. Elle nous assure de la permanence de notre être. Même critiquable, très imparfaite, elle est le pont qui nous relie au monde extérieur, aux autres. Mais nous ne naissons pas déjà dotés d'une image de nous-même. La vision que nous avons de notre corps se forge progressivement dans la petite enfance. Au cours des premières semaines de l'existence, le nourrisson et sa mère ne font qu'un. Plus tard, les moments d'absence de la mère, le sevrage, l'acquisition de la motricité (remuer ses membres, bouger, se déplacer) permettent une individuation relative, mais il faut attendre cette période du développement, que Lacan nomme " stade du miroir ", pour que l'enfant acquiert vraiment la conscience de lui-même, de son propre schéma corporel.

Notre image est le garant de notre moi, de notre identité, elle nous relie aux autres.

Cette révélation s'effectue sous le signe de la rencontre. L'enfant est dans les bras de sa mère ou de l'adulte qui s'occupe habituellement de lui, soudain il se voit dans la glace, aux côtés de la personne qui le porte. " Oui, c'est toi ", authentifie la mère. Et le petit, de rire, de s'amuser de ce reflet grâce auquel il acquiert enfin une vision unifiée de son corps et, par conséquent, de son moi. C'est ainsi qu'il pourra se penser comme individu toujours identique en dépit du temps qui passe, des événements qui se succèdent. L'intégration de cette continuité de l'être est d'ailleurs incontournable: sans elle, l'enfant ne peut anticiper son devenir, rien ne l'assure qu'il a un avenir, que demain, au réveil, il sera le même.

Dans ce contexte, la parole de l'adulte est capitale. Livré seul, sans mots, à l'énigme du miroir, le petit peut s'y noyer tel Narcisse, explique Françoise Dolto dans l'Image inconsciente du corps (Seuil). Elle nous donne ainsi l'exemple d'une fillette américaine devenue schizophrène à deux ans et demi. Envoyée à Paris, confiée à une nourrice inconnue ne parlant pas l'anglais, elle avait été reléguée dans une chambre d'hôtel, " où tous les meubles étaient en glace et les murs recouverts de miroirs ". Jusque-là, elle était tout à fait normale, riant, jouant, comme tous les enfants de son âge; seulement, abandonnée à cet espace de silence, sans limites, " elle s'est perdue, éparpillée en bouts de corps visibles partout, dans les miroirs, dans la glace des portes, dans celle des pieds de table, morcelée dans tout l'espace, sans présence amie ".

Le regard de l'autre nous rassure.

Lorsque la confrontation avec l'image n'apporte que mystère, froideur et dureté, le sentiment d'exister qui devrait en découler n'est pas au rendez-vous: " Le stade du miroir, révélation pour l'enfant de son être au monde, au milieu des autres, peut également être destructeur, quand le petit est impuissant à s'y retrouver ".

Cependant, la première rencontre avec son reflet va simultanément constituer pour l'individu l'occasion de mesurer l'écart qui sépare son être intime, invisible, de son image, de son apparence. Cet écart, immédiatement, va ouvrir une blessure: l'image est là, accessible au regard, mais elle n'est jamais complète, elle ne dit pas tout. Et c'est ainsi que, sa vie durant, l'être humain s'efforcera de réduire la distance qui sépare son image de la vérité de son être. La recherche d'un look, d'un style, témoigne justement de cette volonté d'harmoniser intériorité et extériorité. Mais la béance ne saurait être entièrement colmatée, et, pour cette raison, nos relations à notre image demeureront toujours oscillantes: un jour, je m'aime; le lendemain, je me déteste.

De ce passage par le miroir, l'épreuve du regard, dépend aussi l'idée que nous avons de notre propre beauté. Dans le fond, qu'est-ce qu'être beau, si ce n'est se sentir aimé, aimable, reconnu, désiré. Nous pouvons être dotés des plus beaux cheveux du monde, si notre mère vit dans le regret de ne pas nous avoir transmis ses cheveux blonds, et, par conséquent, ne complimente pas notre chevelure de jais, nous ne la trouverons pas belle. Heureusement, généralement, ces cheveux noirs nous relient néanmoins à notre père, à une grand-mère et, par là, nous parviendrons sans doute à nous réconcilier avec notre chevelure.

Lorsqu'un enfant présente un trait distinctif l'assimilant à un membre de la famille, franchement, ou même inconsciemment détesté par son père ou sa mère, il est courant qu'on ne lui fasse payer cher, bien qu'il n'y soit pour rien. C'est ainsi qu'il en viendra à se mépriser, à se trouver laid. L'insatisfaction parentale pèse souvent très lourd dans notre rapport à notre corps. Un garçon était attendu, une fille est venue. Éduquée comme un " petit mec ", brimée dans sa féminité, elle grandira, mal dans sa peau, garçon manqué, fille ratée, femme inachevée, ayant honte de sa féminité. Pour se sortir d'une telle impasse, un long travail sur soi est généralement nécessaire – le temps de comprendre que, jusqu'à présent, on avait vécu, enfermé dans un impossible désir parental, dont il convient de s'extirper pour penser enfin à soi! Il demeure pourtant que notre image s'est construite à partir des regards, des paroles, des fantasmes de nos premiers autres, les parents. Et qu'il nous faut faire avec – sans pour autant se laisser capturer par ce " cadeau " non demandé. Il est impossible de se conformer en tout point aux désirs, aux attentes d'autrui, à moins de consentir à perdre son identité.

Nous avons une image, nous ne nous réduisons pas à elle. Seulement, de toute évidence, beaucoup l'ignorent, qui s'obstinent à transformer leurs corps en idoles, en statues momifiées, dédiées à la grande déesse Apparence.

Isabelle Taubes.

De la même auteure, voir: Cet indispensable amour de soi

Révision linguistique par madame Hélène Pauzé, bénévole, membre associé de l'AQOLP, le 13 juin 2008